La
PRINCESSE
du Nebraska
un
diptyque réalisé par Wayne
Wang
avec Ling Li, Pamelyn Chee, Brian Danforth... - USA/Chine -
2007 - 1h20 - couleur - VO
du
20 août au 2 septembre
Wayne Wang is back ! Le
réalisateur de Smoke et Brooklyn Boogie revient en grande
force avec un diptyque magnifique comme on l'a rarement vu
: 2 films, 2 pays, 2 femmes, 2 langages. Faux jumeaux, ces
films peuvent se voir dans n'importe quel ordre. Leur
brièveté et leur concision permettent à ces deux films
d'être vus dans un intervalle très bref, et mieux encore
l'un à la suite de l'autre. Adaptés des nouvelles de Yiyun
Li, ils s'emboîtent l'un dans l'autre pour former une image
ambivalente, qui montre l'émigration vers les États-unis à
la fois comme une libération et comme une nouvelle
aliénation.
Dans
Un millier
d’années de bonnes prières, Wang décrit un monde clair-obscur,
dans lequel un vieil homme chinois vient rejoindre sa
fille, Yilan. En quelques jours, le vieillard découvre
la vie américaine, se fait des amis malgré sa maîtrise
très approximative de l'anglais et finit par découvrir
la raison de la froideur dont sa fille fait preuve à son
égard et pour s'apercevoir que tout les sépare. Les
valeurs, le mode de vie, leur langage et la
communication semble impossible. Yilan porte le lourd
fardeau des contraintes de sa famille et de son histoire
culturelle, et son père constate qu'il ne lui reste qu'à
repartir.
Dans La Princesse du
Nebraska, Sasha suit sa
première année d'université aux États-unis, à Ohama dans le
Nebraska. Suite à des vacances passées en Chine, elle se
découvre enceinte de quatre mois et décide de partir à San
Francisco pour interrompre sa grossesse. Sans nouvelles du
père de son enfant, Sasha est alors confrontée à un choix
de vie, mais aussi d'identité. Se séparer de l'enfant et se
couper de la Chine. Le garder et accepter ces racines.
Sasha est tout le contraire de Yilan, elle ne porte aucun
poids, aucune histoire, aucune morale, aucune spiritualité
ni religion. Rien ne la retient, rien ne la freine.
Historiquement, le pivot entre les deux oeuvres est
certainement l'année 1989 et le massacre de Tiananmen.
Yilan a l'âge de cette jeunesse exilée par la force des
choses, dont les rêves de changement ont été écrasés sous
les tanks. Sasha a quinze ans de moins, elle appartient à
la génération suivante. Le langage précisément est utilisé
pour mieux ressentir cette séparation. Yilan, en parlant
anglais, se libère de sa langue maternelle dans laquelle
jamais personne ne lui a appris à s'exprimer. Sasha, quant
à elle, a une autre langue à son actif, celle des nouvelles
technologies. Elle vit au rythme des textos, dans un monde
où les langues ne sont plus que des outils de
communication.
Ce qui va vous surprendre et fait toute l'originalité du
projet est la différence radicale de style, la distance que
Wang imprime volontairement entre ces deux volets. Un
millier d’années de bonnes prières est une oeuvre
posée, maîtrisée, solide, la mise en scène laisse le temps
du silence, de la respiration. A l'inverse l'image
brouillonne de La Princesse du Nebraska arrive taillée à la
tronçonneuse, et la caméra tournicote tel un insecte
furieux autour de l'héroïne pour faire partager la
désorientation de Sasha, qui se croit dure au mal mais
apparaît de plus en plus vulnérable.
Le calme et la tempête, le revers et l'avers, le yin et le
yang, Wayne Wang - Américain par son prénom, Chinois par
son nom - aime ces oppositions, ces changements de cap.
C'est l'artiste des brisures, des blessures secrètes, des
bonheurs impalpables. Il imagine la vie en stéréo. Dans un
étonnant exercice schizophrénique, Wang fait donc tout pour
que les deux actes de sa pièce ne se renvoient pas dans un
écho trop net, pour casser la symétrie entre les deux
films. Le spectateur aura d'abord envie de les comparer.
Pourtant, la meilleure attitude ne consiste pas à les
opposer mais à les relier. Il faut ramasser les morceaux,
puis créer la soudure pour avoir une seule image qui
reflète l'histoire récente de la Chine.